Réflexion sur l'Etat islamique.

J'aimerais aborder les attentats du vendredi 13 novembre sous un point de vue plus philosophique et sociologique. Etant en bi-licence, j'ai eu la chance d'avoir certains cours (ceux de M.M Ludwig, Keucheyan et Tavoillot) axés sur les événements ce qui m'a permis d'avoir un regard pluridisciplinaire sur ceux-ci. Je ne me prétends nullement experte sur la question mais j'espère que les points que je soulève, les notions que l'on a abordées, pourront apporter un éclairage sur ces événements et peut-être ouvrir à la réflexion.

La philosophie politique de l'Etat islamique a une dimension religieuse, mais de quelle religion parle-t-on ? De l'islam ? Comme toute religion, son but est de guider les hommes vers Dieu. Et cela réclame une "soumission" volontaire envers lui. L'islam est le dernier des monothéismes, en ce sens, il se considère comme la religion la plus aboutie et véridique. La Révélation est censée se trouver dans le texte coranique or celui-ci a fait l'enjeu de querelles et n'a été que tardivement établit. Le coran inclut même des passages de textes juifs et chrétiens ; c'est donc aussi une élaboration humaine. Néanmoins, on considère ce texte comme la parole directe de Dieu. De ce fait la place de l'interprétation est réduite. 
Le salafisme (partie radicale de l'islam) défend d'ailleurs une lecture littérale du Coran. Leur seule tâche, à l'origine, est de lire la parole de Dieu et d'y consacrer leur vie car le réel a moins de réalité que le texte. Leur volonté est de restaurer l'islam originel et de convertir le monde à leur foi. Tous n'utilisent pas les mêmes méthodes pour y parvenir ; certains seulement se consacre au djihad, c'est-à-dire, s'engage dans une guerre. Le salafisme n'est donc pas essentiellement terroriste mais n'offre aucun moyen de résistance face au terrorisme. Au lieu de consacrer leur vie à la lecture, ces salafistes ont décidé de transformer la réalité conformément au texte. On parle alors de fondamentalisme religieux.
Comment l'Etat islamique est-il né ? 
Quel a été le basculement ?
On peut distinguer deux types de sociétés antagonistes. Si l'on considère la théorie évolutionniste de Durkheim selon laquelle il n'y a qu'un seul type de société qui évolue sur une même flèche du temps, on peut considérer ces sociétés comme étant une même société à deux étapes différentes de son développement.
La société première est la société religieuse. Son régime est celui de l'hétéronomie : les lois sont données par la religion ; nous ne sommes donc pas à leur origine. Cette société se caractérise par :
- la tradition, cela signifie qu'il faut respecter et imiter ses ancêtres et ne rien changer
- la domination ; tout nous venant de Dieu, celui-ci  incarne l'instance suprême structurant la totalité de la société et de la vie humaine. Tout a un sens car tout est dirigé par et vers Dieu.
- le communautarisme/holisme : l'ensemble constitue une unité profonde qui prime sur la partie.
- la hiérarchie : la distance qui nous sépare de Dieu détermine notre rang et place. C'est pourquoi les anciens ou les prêtres étant plus proches de Dieu sont des autorités hiérarchiques.
Ce type de société représente celui de l'Etat islamique a une nuance près : Daech a entamé une transition.
Vers quoi ?
Vers les sociétés modernes qui sont, elles, sous le régime de l'autonomie. Ce sont des sociétés tournées vers l'avenir ; elles ne sont plus structurées par le passé et sont "sorties de la religion" de sorte que la religion n'est plus qu'un aspect de la société et non plus l'englobant de celle-ci. Ce sont donc les jeunes qui comptent, car ce sont eux qui incarnent cet avenir que l'on espère meilleur. C'est aussi une société égalitaire c'est-à-dire que tous les individus valent la même chose et, en ce sens , toutes les religions sont respectées (plus ou moins bien certes). Mais ce qui prédomine est que la religion est une foi personnelle qui ne regarde que l'individu lui-même. Un autre de ses caractères est l'individualisme que l'on pense souvent négatif car on le confond avec l’égoïsme or l'individualisme suppose que l'individu a de la valeur, que les individus, contrairement  au communautarisme , comptent plus que le tout. C'est ce qui permet l'émancipation des individus vis-à-vis de la société ou de la religion. Enfin la représentation ; le pouvoir émane du peuple. La théocratie (le pouvoir au nom d'un dieu) laisse place à la démocratie (le pouvoir du peule, par le peuple, pour le peuple).
L'Etat islamique se retrouve ainsi à faire le grand écart un pied dans chaque point.
Cette transition est souvent accélérée par des penseurs voulant la ralentir ; cela a été le cas pour Luther. En critiquant l'autorité de l'Eglise, il a fait preuve d'un esprit critique moderne visant pourtant à un retour à la tradition. Il y a donc une forte contradiction de fond (l'ancien) et de forme (la modernité) caractérisant cette transition. En prônant un retour à la tradition, on rejette cette tradition par l'usage de la modernité. 
Ainsi, l'Etat islamique est loin d'incarner une bande de fous et de barbares mais des gens déterminés et aptes à utiliser la communication pour installer la terreur, à utiliser le marketing, et même les réseaux sociaux.
Nous faisons donc face à des "modernes traditionalistes" capables de retourner nos propres instruments contre nous.
Via cette communication de la terreur, le terrorisme vise à créer des émotions en nous afin de nous manipuler. Pire encore, il vise à créer des désirs coïncidant à leur cause. Si les émotions loin d'être honteuses, nous sont utiles et même indispensables, il n'en reste pas moins qu'il ne faut pas se laisser gouverner par elles. L'être humain est un être rationnel capable d'agir moralement car il éprouve des sentiments. Les émotions enclenchent ainsi en nous l'évaluation d'une situation afin que l'on puisse réagir rapidement. Fuir, par exemple. Quand on entend des explosions, quand notre vie est en danger, il est rationnel de fuir. La peur et la douleur sont en effet nécessaires à notre survie.
C'est pourquoi l'Etat islamique a un usage politique et idéologique des émotions. 
Nous faire peur, nous donner la rage contre eux est stratégique. Tuer 200 personnes aussi tragique cela puisse être ne suffit pas à déstabiliser une Nation, c'est la cas par contre de la distillation d'émotions perverses en chacun. Car ces émotions-là, qui sont alimentées contre nous, peuvent mener à des tensions entre les communautés, à de la discrimination, à de la division, à du racisme ... Toutes ces bombes internes, en germe, ne demandent qu'à exploser jusqu'à la guerre civile.
Pour cela, le moyen privilégié est la communication. Agir ici depuis là-bas. Fomenter la terreur, détourner les esprits ... Internet est une si belle invention. La loi de la communication humaine n'est pas la pertinence mais la propagation d'idées, possiblement erronées, qui procurent un certain plaisir à celui qui raconte. Or la manière dont l'information est présentée, l'agencement du discours, influent sur les croyances qui résultent de cette communication. C'est pourquoi les médias, et nous-mêmes qui parlons, s'exprimons, colportons parfois des rumeurs, avons un devoir de pertinence et une responsabilité sur nos propos.

Néanmoins, le cœur du problème est l'instabilité du monde actuel. Malgré les progrès sur l'état global du monde (la baisse des inégalités, la croissance plus forte, la violence plus faible) il demeure nombres de problèmes. Notamment au sein des sociétés modernes où les désirs de chacun croissent à tel point que la société n'est plus capable de les satisfaire. Il en résulte un déséquilibre et une insatisfaction néfastes typique d'une période d'anomie, c'est-à-dire, une période où il y a un fort déficit ou une absence de normes encadrant la société, les individus et leurs désirs.
La crise économique, politique, sociale, environnementale, l'angoisse pour l'avenir, la peur du chômage, l'angoisse des jeunes en mal de devenir et ne trouvant pas leur place, la stigmatisation de ces jeunes et de certains quartiers ... tous ces déséquilibres trouvent une résonance aux fins de l'Etat islamique. Cette cellule fermée, encadrée, est le contraire de l'anomie. L'unité de l'Etat islamique illustre un excès de normes et valeurs qui font que chacun y est fondu dans la masse et que chacun s'efface pour la cause. De sorte que ces attentats-kamikazes pourraient être considérés comme des suicides altruistes (résultant d'un excès de normes qui fait que l'individu favorise le groupe avant ses propres intérêts) selon la conception durkheimienne. C'est la solution que les islamistes radicaux proposent à nos jeunes pour les attirer : un sens à leur vie. Un but. De l'adrénaline. L'individu singulier, parfois perdu, se tourne vers ceux qui peuvent lui apporter une raison d'être, une raison de haïr, une raison de se battre.
Leur méthode est purement une stratégie de manipulation mentale.

Mais quand est né ce fondamentalisme religieux ? 
Cette structure contradictoire mêlant ancien et nouveau a eu des précédents en Europe au sein des mouvements totalitaires tels que ceux de Mussolini, Staline et Hitler. Chacun entendait assurer, à sa manière, une véritable domination, hiérarchie et communauté mais dans une perspective d'avenir. On retrouve ainsi ce paradoxe destructeur. Sauf qu'ici, c'est la science et non la religion qui est déterminante.
Puis le totalitarisme s'est exténué au profit du fondamentalisme religieux. Plusieurs dates rythment son émergence. Commençons par les germes : c'est un certain Mawdudi, qui, dans les années 30, moment de décolonisation, a employé cette expression. Il appelait même à un Etat islamique. Sa pensée peut se résumer en trois points : premièrement une redéfinition de la religion, selon lui, "l'islam n'est pas une religion dans le sens communément admis de ce mot, c'est un système comprenant tous les systèmes de la vie". L'islam a ainsi gardé son rôle d'englobant. Alors que pour les sociétés modernes on peut parler d'une "sortie de la religion" selon l'expression de Marcel Gauchet, c'est-à-dire que la religion n'est plus une contrainte qui détermine toutes les instances de la vie sociale; l'islam, lui, incarne un ordre social où "rien n'est superflu et où rien ne manque". Deuxièmement, fondamentalisme musulman coïncide avec la théocratie ; Dieu est le seul souverain légitime. Les hommes ont une dette envers lui ; ils ne sont ni le fondement, ni l'origine d'eux-mêmes. Le divin, créateur suprême, donne une destination à l'homme. Le choix du dirigeant ne peut donc pas venir du peuple. Enfin, "l'islam revendique toute la terre et non une petite partie" ; un désir d'expansion, de conquête s'affirme à travers le djihad dont l'horizon est le kalifa.
Cela a influencé les Frères musulmans alors laïques socialistes arabes et les chiites.
Pourquoi ? 
Le monde arabe est en plein bouleversement. C'est le temps des décolonisation entre autres. Les puissances étrangères qui ont la main mise sur le Proche Moyen-Orient depuis 1918 commencent à perdre de leur pouvoir sur cette zone pourtant stratégique.
Émerge un vif sentiment d'humiliation ; l'islam se considère comme le sceau de la prophétie or il est en situation de soumission, d'infériorité dans la politique contemporaine où les peuples sont laïques. L'islam se veut pourtant universaliste, incarnant un unique Dieu valant pour tous les monothéistes. Et cela doit se traduire par la conquête pour que l'islam se diffuse dans le monde entier.
Ceci a favorisé la montée en puissance du fondamentalisme musulman. Ce phénomène prend encore plus d'ampleur en 1979 ; une date qui marque à la fois la Révolution islamique, le début des réformes de Deu Xiaoping en Chine suite à l'échec du marxisme et enfin l'intervention soviétique en Afghanistan affaiblissant du même coup le soviétisme.
Depuis 1969, le Shah gouverne l'Iran sous une dictature militaire. Les iraniens voient dans les religieux chiites un espoir, notamment en Ayatollah Khomeng, guide spirituel exilé. La situation du Shah se dégrade jusqu'à ce qu'en 1979 Ayatollah remplace et chasse le Shah d'Iran afin de créer une République dont le pouvoir spirituel surpasse le pouvoir spatial c'est-à-dire que la seule loi est celle de l'islam. Ce n'est pas une démocratie et le devoir de tout musulman est de faire le djihad (un combat contre soi-même). L'Iran sort alors de l'alliance américaine et se place contre son ancien allié, représentant ultime de la dépravation, et contre Israël. Émerge une peur du chiisme qui marque une rupture dans le monde musulman.
Mais cela marque l'échec du fondamentalisme musulman car l'Iran entre tout de même dans la modernité. L'Iran devient ce paradoxe de fond et de forme qui s'accélère par la volonté de freiner ce processus.
Et l'Etat Islamique naît à la suite de la Seconde Guerre du Golfe : l'Irak, sous Saddam Husseim, unifie des tendances qui se détestent. En intervenant, les Etats-Unis anéantissent cette unité précaire. Les sunnites passent alors sous la coupe des chiites ce qui engendre une grande peur au Moyen-orient où les sunnites sont majoritaires (75%).
C'est alors que les BAAS (socialistes laïques arabes spécialisés en renseignement et communication) entrent en contact avec la branche de l'islam radicale. Cette islamisme cherche la pureté de l'islam qui se traduit par le rejet des influences occidentales. Ils ont tous deux les mêmes ennemis ; les chiites et les américains ; la même vision du monde de sorte qu'ils créent une alliance.
En 1994, le kalifa crée l'Etat islamique.
Leur politique est certes perverse et meurtrière, elle est surtout rationnelle. Ils sont entrés dans une lutte acharnée et perpétuelle ; ils ont besoin d'adversaires pour exister. Et tant qu'ils luttent, ils continuent d'exister. 
Doit-on répondre par les armes ? Oui mais pas seulement. Pour endiguer l'écho qui se répercute dans les pays occidentaux dont la France, touchée en son cœur, s'imposent sûrement des réformes sociales visant à sensibiliser les jeunes, à dissoudre les inégalités, la stigmatisation. Même si sur ces points, il reste encore beaucoup de zones d'ombres : comment agir efficacement ?

Le Moyen-Orient est un foyer de crise depuis la chute de l'Empire Ottoman. Les puissances étrangères n'ont eu de cesse de vouloir contrôler la zone et d'intervenir aussi bien politiquement que militairement. On pourrait se demander de quel droit. La haine de l'Occident prend racine dans notre histoire commune.
L'occidentalisation du monde dans les modes de pensées, la diffusion du capitalisme, la mondialisation, la diffusion des sciences les contraint à abandonner leur vision de la religion et de la forme que le monde devrait revêtir.
Nous représentons ainsi tout ce qui peuvent leur nuire. Paris est le symbole de cette dépravation, de cette occidentalisation, de cette luxure, de cette liberté, de cette laïcité, de cette égalité qu'ils craignent. Notre culture, notre façon de vivre, notre joie de vivre, et notre liberté d'expression les fascinent et les effraient. Car entrer dans cette ère de modernité à l'occidental implique de s'autonomiser de la religion, d'intégrer d'autres normes et valeurs que les leurs.
C'est pourquoi c'est en demeurant ce que nous sommes, qu'en incarnant haut et fort les couleurs de la France que nous lutterons. Nous avons toujours lutter et lutterons encore contre les oppresseurs.

"Le désastre que subit la France me met, comme à vous, la désolation au cœur !... Il est vrai que la blague, l’impertinence, la présomption des Français était, et est toujours, malgré leurs malheurs, insupportable ; mais enfin c’est la France qui a donné au monde moderne la liberté et la civilisation. […]  je crains, plus que jamais, que cette ville ne soit, au moins en partie, ruinée. Pourquoi ?... Je ne saurais le dire. Peut-être pour qu’il n’existe plus une capitale aussi belle, que eux n’arriveront jamais à égaler ! Pauvre Paris !  » lettre à Clara Maffei de Verdi en 1870. 

Ne nous plaignez pas, nous nous relevons toujours. 

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